Discours de la Rectrice, Annick Castiaux, lors de la cérémonie officielle de rentrée académique 2023-2024

La recherche, le cœur de l’Université


(Re)Voir la cérémonie du 28 septembre 2023


Mesdames et messieurs, en vos titres et qualités,
Très chères et chers collègues,
Très chères étudiantes, très chers étudiants,

Merci de nous avoir rejoints nombreux pour cette cérémonie, la dernière des rentrées académiques des universités qui sont toujours l’opportunité de faire passer un certain nombre de messages. Cette année, nous avons souhaité mettre la recherche à l’honneur. Pour ce faire, nous voulions donner la parole aux acteurs de la recherche à l’UNamur et vous venez d’entendre toute une série de témoignages qui, je l’espère, vous ont fait appréhender l’envers du décor. Trop souvent, en effet, je me rends compte à quel point la recherche universitaire est méconnue par les acteurs qui ne sont pas du sérail : les décideurs publics, les journalistes, les entrepreneurs, les citoyens. Voire même les étudiants… La recherche est l’alpha et l’oméga de l’université. C’est elle qui initie toute démarche universitaire et c’est vers elle que nous retournons pour faire le bilan de chaque projet. Être chercheur, être chercheuse, c’est bien plus qu’une profession, c’est une vocation, c’est même une façon d’être… Parfois au grand agacement de ceux qui nous côtoient. Car il s’agit toujours de cultiver l’art de douter, d’analyser, de critiquer, à grand renfort de données ou de références bibliographiques. Et c’est aussi pour cela qu’il est si difficile pour un chercheur qui ne peut concrétiser une ambition académique de faire son deuil de cette voie unique de cultiver son identité et ses qualités de chercheur.


Les universités belges, comme une grande partie des universités européennes, partagent un héritage : celui du modèle universitaire humboldtien, né à Berlin en 1810, lors des grandes réformes prussiennes. Trois dimensions de ce modèle au moins me semblent subsister dans toutes nos universités. Ce sont, je pense, des facteurs d’excellence :

  • Le lien indéfectible entre enseignement et recherche : les enseignants sont tous des chercheurs, qui puisent dans leurs recherches les sources toujours renouvelées de leurs enseignements, qui utilisent la pédagogie par la recherche pour initier les étudiants à la méthodologie scientifique et à l’esprit critique et pour stimuler chez eux la culture du doute rationnel (j’y reviendrai) ;
  • La vision unitaire de la science, au-delà de tout clivage ou hiérarchie disciplinaire, qui repose sur la présence au sein de l’institution universitaire des grands piliers disciplinaires (sciences humaines et sociales, sciences exactes et de la nature, sciences médicales et de la santé) afin de rendre possibles les interactions entre disciplines ; les 10 universités belges peuvent mettre en évidence la présence de ces trois piliers en leur sein ;
  • La liberté académique, qui implique une indépendance de gestion, afin de pouvoir explorer, au-delà des agendas politiques ou économiques (tout à fait respectables par ailleurs), les questions de recherche créatives, inédites, long-terme, n’ayant pas démontré leur utilité immédiate


Cet héritage, je le disais, pose les fondements de l’excellence de nos universités, que je caractériserai par 4 dimensions :

  • La créativité à l’œuvre dans les recherches, une créativité nourrie à la fois par une démarche de curiosité systématique et par une attention à l’inattendu, aux résultats du hasard ; de nombreuses découvertes scientifiques, comme celles de la pénicilline ou de la pierre de rosette, furent le fruit du hasard ; encore faut-il que ce hasard rencontre l’intelligence d’une personne qui en comprenne l’importance ;
  • La pratique du doute rationnel qui amène le chercheur à adopter une distance critique indispensable avant de tirer quelque conclusion que ce soit, à éviter de se laisser entrainer par ses intuitions, par ses souhaits, et à lutter constamment contre tout dogmatisme ; le doute étant par ailleurs également source de créativité ;
  • Une dynamique collective, ancrée dans une interaction constante et internationale avec ses pairs, qui interrogent sans complaisance les résultats de la recherche ; une dynamique d’ouverture, y compris et de plus en plus aux autres disciplines, alors que la complexité des problèmes posés ne cesse de croître ; pensons en particulier aux défis de la durabilité, qu’aucune université seule, qu’aucune discipline seule ne peut espérer relever ;
  • Et enfin, l’intégrité scientifique, dont dépend la confiance que la société, que les citoyens placent dans la recherche scientifique, une intégrité qui demande la bonne conduite des démarches scientifiques, dont la pratique du doute rationnel et l’interaction avec les pairs, et qui doit se conjuguer au respect des règles déontologiques et à une réflexion éthique quant au sens et aux responsabilités des chercheurs.


Ces piliers de l’institution universitaire sont en danger… Plusieurs dérives se sont accentuées ces dernières années et il me semble important de vous faire part de quatre d’entre elles.

(1) Tout d’abord, la hiérarchisation des disciplines. Cette tendance a commencé récemment dans l’histoire des universités. Elle remonte aux années 60, avec l’arrivée du modèle néolibéral des universités. C’est dans les pays anglo-saxons que le questionnement quant à l’utilité des institutions universitaires commence. Dans ces pays, les universités sont devenues en grande partie privée. Elles sont interpellées sur leur adéquation aux besoins des étudiants et de la société, alors qu’elles exigent des tarifs à l’entrée que peu peuvent se permettre. Cette interpellation va se propager au monde entier. Ce qui, en soi, n’est pas une mauvaise chose. Mais elle va aussi s’accompagner d’un classement progressif des disciplines universitaires entre celles qui peuvent être utiles aussi rapidement que possible au progrès économique (les sciences de l’ingénieur par exemple) et celles dont certains ne perçoivent pas vraiment l’utilité (comme la philosophie ou l’histoire de l’art). Cette vision perdure et impacte les modes de financements de la recherche. Je pense au faible soutien aux sciences humaines et sociales dans les politiques de recherche. La technologie est encore vue, par beaucoup de décideurs, comme capable de résoudre tous nos problèmes, sans s’encombrer de réflexions éthiques, juridiques, politiques ou sociales, par exemple. C’est ainsi que le FNRS a dû prendre en charge le programme Welchange, dédié aux questions de transition abordées du point de vue des sciences humaines et sociales, car de telles recherches ne trouvaient pas leur place dans les programmes d’innovation soutenus par la Région Wallonne. A l’UNamur, les règles de financement des instituts de recherche, que nous soutenons modestement sur fonds propres, sont les mêmes, quelles que soient les disciplines concernées… Cette valorisation de toutes les disciplines est un combat que les universités doivent mener ensemble.
(2) La hiérarchisation des disciplines est encore accentuée ces deux dernières décennies par une 2ème dérive liée à la quantification de la « performance » des personnes et des institutions. Les indicateurs quantitatifs comme les H-Index et autres ont un impact délétère sur les carrières des personnes, la quantité se substituant à la qualité. Ils peuvent engendrer des dérives qui entament l’intégrité scientifique. Les universités de la FWB ont ainsi décidé de signer une Charte de l’EUA concernant l’évaluation des chercheurs qui se distancie des indicateurs quantitatifs. Les rankings interviennent également dans cette quantification, valorisant une production scientifique dont les normes sont exclusivement quantitatives et dictées par des éditeurs commerciaux. Dans ce contexte, les sciences humaines et sociales pèsent bien peu… Une université comme la nôtre, dont 4 facultés sur 7 appartiennent à ce domaine et qui ne possède ni faculté d’ingénieur ni hôpital universitaire, peut être fière d’arriver au niveau qu’elle a conquis dans ces rankings où elle s’est finalement résolue à entrer. Nous ne cèderons pas aux sirènes de la progression si celles-ci doivent nous amener à dévaluer l’importance de telle discipline, moins impactante dans les rankings, au profit d’autres, plus favorables.
(3) Une valorisation utilitariste et court-termiste de la recherche. La recherche est valorisée de multiples manières par les chercheuses et chercheurs. Par les publications tout d’abord. Mais aussi par la vulgarisation, par la médiation, par les croisements de plus en plus nombreux avec l’art, par la recherche-action, etc. Il ne s’agit donc pas seulement de valorisation économique. Réduire l’utilité de la recherche à son éventuel impact économique à court-terme amène par ailleurs à la multiplication des procédures de reporting et de contrôle, à la demande croissante de justification des projets financés sur base de délivrables dont il faudrait être capable d’anticiper la teneur et l’ampleur, à une bureaucratisation accrue qui entame le temps consacré à la recherche elle-même, la faculté d’être ouvert à l’inattendu, souvent source de découvertes d’autant plus intéressantes qu’elles ne sont pas prévisibles, bureaucratisation qui a également un impact sur la nature du métier de chercheur et la motivation de ceux qui en ont fait leur raison d’être.
(4) La relativisation du savoir et la crise des institutions. Des citoyens de plus en plus nombreux ne font plus confiance aux institutions y compris aux universités et aux scientifiques. Autant certains ont découvert et apprécié le rôle des scientifiques lors de la crise sanitaire, autant d’autres se sont élevés contre ce qu’ils ont perçu comme une prise de pouvoir d’une caste dominante souhaitant les priver de leurs libertés. Les universités font face, comme toutes les institutions, à cette crise de confiance qui menace nos démocraties. Cette crise qui exige de notre part une attention sans complaisance. Nous devons travailler à reconstruire la confiance en investissant dans l’éducation scientifique, dès l’enseignement obligatoire, en prenant le temps d’expliquer nos démarches, en participant activement au dialogue public, en particulier face aux grands enjeux de société.
A tout ceci s’ajoute un contexte de définancement clairement expliqué dans le mémorandum que les rectrices et recteurs ont rédigé ensemble en prévision des élections.

Face à ces dérives qui font peser une menace sur la recherche universitaire, la meilleure façon d’agir est de joindre nos forces pour consolider nos moyens, pour dégager du temps de recherche, pour porter la voix des universités, pour mettre en évidence les vertus du modèle des universités européennes. C’est ce que toutes les universités belges ont décidé de faire en rejoignant des alliances européennes : c’est un cas unique en Europe ! Pour l’UNamur, c’est l’alliance Universeh que nous avons rejointe en novembre dernier, une alliance dédiée à la thématique du spatial, où nous amenons des compétences diverses et reconnues dans ce domaine, mais aussi une approche critique que l’UNamur a toujours développée dans le domaine de l’innovation technologique. Cette participation à Universeh, nous la voyons avec ouverture vis-à-vis des autres institutions de la FWB qui ont elles aussi des compétences reconnues dans le domaine du spatial. Cet esprit d’ouverture préside aussi, je le crois, à l’alliance que l’UMons et l’ULB ont affirmée lors de leur rentrée académique, ensemble, à Charleroi, joignant leurs forces pour développer l’enseignement et la recherche universitaire, en particulier dans le Hainaut. Et c’est avec ce même esprit d’ouverture que j’annonce officiellement que Vincent Blondel et moi-même avons signé ce matin un protocole d’accord pour créer une alliance stratégique, que nous avons baptisée AULNE pour Alliance Universitaire Louvain Namur Ensemble. Les modalités de cette alliance ont été validées par le conseil d’administration et discutées en Assemblée générale de l’UNamur. Elles seront communiquées à nos deux communautés universitaires dans quelques instants, avant de faire l’objet d’un communiqué de presse demain matin. Ce que cette alliance est : une opportunité de nous renforcer mutuellement dans le contexte que j’ai évoqué plus haut, d’intensifier et de développer nos collaborations en enseignement et en recherche. Celles-ci sont déjà nombreuses : co-diplomations dans de multiples domaines, dont l’économie, la biologie, la pharmacie, pour n’en citer que quelques-unes, consortia de recherche en archéologie, dans les domaines de l’espace, de l’eau, du vieillissement, à nouveau à titre d’exemples. Ce que cette alliance n’est pas : elle ne constitue pas un repli sur nous-mêmes qui exclurait des collaborations avec d’autres universités (ce serait contraire à l’esprit universitaire lui-même) ; et elle n’est pas une fusion ni une démarche de pré-fusion. Les deux universités souhaitent conserver leur indépendance, leur autonomie, elles ont chacune leur raison d’être ! Cette alliance fera l’objet d’une évaluation dans deux ans, tant au niveau des résultats engrangés que des problèmes rencontrés. Il y aura alors l’opportunité d’adapter les modalités de cette alliance, de l’intensifier, de la réorienter ou, au pire, d’en réduire le périmètre... Ce que je ne souhaite évidemment pas : nous avons signé pour construire ensemble…

En conclusion, les alliances universitaires sont devenues indispensables. Le Président du CA de l’UNamur l’avait déjà évoqué dans son discours au début de cette cérémonie. Qu’elles soient locales ou internationales, elles permettent de soutenir notre modèle universitaire. Ce modèle, qui a plus de deux siècles, reste un pilier de nos démocraties européennes, il offre aux étudiants la garantie de formations accessibles et de pointe, et il permet le développement de recherches qui posent les fondements d’un avenir soutenable.

C’est dans cet esprit de collaboration et d’ouverture, avec l’enthousiasme qui accompagne le lancement de tout projet auquel on croit, que je déclare ouverte l’année académique 2023-2024 !

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